Un cri dans la nuit

Nouvel extrait de mon prochain roman.

Ses parents lui avaient promis qu’elle aurait une vue sur un château fort depuis la fenêtre de sa chambre. C’était la première chose que Chloé avait voulu vérifier lorsqu’ils avaient emménagé. Sur ce point au moins, elle ne fut pas déçue. Le Fleckenstein était une ruine magnifique, surtout quand elle était illuminée par le soleil couchant. Par contre, elle avait vite compris que les photos de la maison qu’on lui avait montrées sur leboncoin.fr ne donnaient qu’une vision très parcellaire de la réalité. Elle avait aussi compris que « demeure de caractère » devait se traduire par « vieille bicoque délabrée » dans la langue des agents immobiliers.
Quitter son pavillon de la région parisienne, ses amis, son débit internet pour cette « vieille dame ayant conservé tous ses charmes » perdue au milieu de la forêt avait été un déchirement dont elle ne s’était toujours pas remise, six mois plus tard.
Elle ne comprenait plus ses parents. À première vue ils paraissaient pourtant toujours sains d’esprit. Mais quand ils évoquaient leur grand projet, on voyait clairement qu’ils n’étaient plus les mêmes. Ils lui faisaient penser à des zombies, le cerveau décomposé, contrôlé par une force obscure. Non seulement les agents immobiliers parlaient une autre langue, mais en plus ils avaient des dons d’hypnose, voire pire. Et si ça se trouvait, les deux étaient liés. Elle se fit le serment de ne jamais tomber dans ce piège  plus tard.
Elle était en train de ruminer ces pensées dans son lit lorsque sa mère entra.
— Alors ma puce, tu ne dors pas ? C’est l’odeur de peinture qui te dérange ?
— J’entends des bruits dehors.
— C’est normal, c’est les animaux de la forêt. Tu sais, c’est bientôt le printemps, la nature se réveille. Tu verras l’été comme les oiseaux vont te faire un concert.
Ça y est, elle est de nouveau en mode zombie, se dit Chloé.
— Mais j’entends des gens qui chantent.
— Mais non chérie, c’est pas possible, tu sais très bien qu’il n’y a personne autour de nous. Essaie de t’endormir. Compte les moutons si tu n’y arrives pas.
Sa mère éteignit sa lampe de chevet. Au moment où elle déposa un baiser sur son front, elle sursauta. Elle aussi avait entendu quelque chose. Ça venait de dehors, mais ça ne ressemblait pas à des chants. C’était plutôt un bruit de détonation. Sa fille s’était redressée dans son lit, tous les sens aux aguets.
— Tu vois, c’est pas des animaux.
— C’était peut-être un…
Elle n’eut pas le temps de finir. Un hurlement déchira la nuit comme un coup de tonnerre. Mais contrairement au tonnerre, le cri persista, reprit plusieurs fois son souffle, passa par toutes les nuances de l’effroi, avant de sombrer dans une lente agonie. Sa fille se précipita vers elle, tremblante comme une feuille, la serrant si fort autour de la taille qu’elle en eut la respiration coupée. En caressant la joue de son enfant, elle sentit qu’elle était ruisselante de larmes. Soudain, elle se demanda s’ils avaient bien fait de quitter Paris.

Laisser un commentaire