Les secrets de la cité perdue : anatomie d’un bon thriller

Auteurs : Douglas Preston & Lincoln Child

Pitch : Nora Kelly, une jeune archéologue, reçoit une lettre de son père disparu 16 ans plus tôt au cours d’une expédition pour découvrir Quivira, la légendaire cité de l’or. Dans cette lettre dont le cachet date de l’époque de sa disparition, il affirme avoir découvert cette cité au fin fond du réseau des canyons partant du lac Powell dans l’Utah.

Attention : la rubrique « Reverse engineering » est dédiée aux anatomies de romans visant à décoder leur fonctionnement intime. Si vous n’avez pas lu le roman et si vous souhaitez le lire, je vous conseille de passer votre chemin afin que votre lecture ne soit pas gâchée.

Inutile je pense de présenter Preston et Child, ce duo d’auteurs américains prolifiques qui sont devenus des maîtres incontestés dans leur genre, le technothriller, saupoudré d’un zeste de fantastique. Franck Thilliez est un bon équivalent français dans ce genre, peut-être sans le côté fantastique.

Le premier chapitre d’un thriller est déterminant pour capter l’attention du lecteur. Dans ce roman, les auteurs atteignent brillamment cet objectif et très rapidement. En général, une bonne façon d’y parvenir est de confronter un personnage à une menace non conventionnelle. Par là, j’entends une menace bizarre, mystérieuse, inexplicable, sournoise et très dangereuse. Immédiatement, le lecteur enclenche une réflexion parallèle à la lecture, en se demandant ce que cette « chose » peut être. Mais à ce stade de l’histoire, il ne dispose pas assez d’informations pour le découvrir, ce qui suscite l’intérêt pour la suite.

La fameuse « chose » est décrite d’abord comme un animal, avec une fourrure, une démarche rapide à quatre pattes. Puis, cette chose se met à parler, attestant sa qualité humaine, du moins en partie. La description des odeurs est très détaillée. Peu avant la rencontre, le personnage principal, Nora Kelly, sent une forte odeur de fleurs, des violettes. Et plus tard, la chose qui l’attaque dans la pénombre du vieux ranch familial à l’abandon dégage une haleine de charogne. Ce contraste saisissant donne une information capitale pour la suite du roman dont la signification ne sera dévoilée que tout à la fin. De manière générale, les odeurs sont souvent utilisées dans les thrillers pour prévenir de l’imminence d’un danger. On ne le voit pas, on ne l’entend pas, mais on peut sentir son odeur. Cela augmente la tension.

Deuxième bizarrerie, cette lettre de son père vieille de 16 ans. Il était archéologue amateur et disparait lors d’une expédition en solitaire pour trouver le Graal de sa vie, une cité perdue en plein milieu de l’un des décors les plus grandioses de la planète : le réseau des canyons de grès rouge de l’Utah. C’est une personnalité hors du commun, un esprit libre, un doux rêveur qui doit normalement immédiatement susciter l’empathie du lecteur. Tous ces mystères rendent le personnage principal perplexe et en principe également le lecteur qui va s’identifier à lui et embrasser sa quête d’explications.

Chez Preston et Child, le roman s’appuie toujours sur une base de réalité historique ou technique. Ils sont à cheval entre le thriller historique à la Dan Brown et le technothriller… à la Dan Brown aussi (lire Digital Fortress par exemple sur les arcanes technologiques de la NSA). Leur parcours universitaire dans leur vie d’avant les aide beaucoup pour cela. Franck Thillez, notre champion national du technothriller, peut lui s’appuyer sur un passé d’ingénieur en informatique. Ce fond de vérité est aussi un moyen efficace d’intéresser le lecteur. Il y trouvera une occasion de s’instruire tout en se divertissant. Cet intérêt pour une lecture instructive se retrouve aussi chez Giacometti et Ravenne qui profitent de leurs thrillers à caractère souvent historique pour décrire dans les détails et de l’intérieur le monde de la franc-maçonnerie dont ils font partie.

Dans ce roman, l’entrée en matière est particulièrement réussie pour toutes les raisons évoquées plus tôt. On peut résumer la partie centrale du roman, entre le premier chapitre et l’épilogue, par un lent crescendo où le personnage principal et son entourage vont lentement dénouer un écheveau d’indices qui va les conduire à se lancer dans une expédition périlleuse à la recherche de la fameuse cité perdue. La menace initiale va accompagner cette quête, se manifestant de temps en temps, rappelant sa présence en commettant divers forfaits dont le mode opératoire reste mystérieux aux yeux des personnages et du lecteur.

La nature joue aussi un grand rôle dans ce roman. Lorsque l’expédition s’engouffre dans le réseau étroit des canyons, on apprend très tôt, sur un mode très léger, que le plus grand risque vient des orages qui provoquent des crues éclair. Mais le lecteur est rassuré par le fait que la saison des pluies ne commence que plusieurs mois plus tard. Donc aucun risque en théorie. Mais, histoire de se faire peur, des membres de l’équipe apprennent aux autres quels sont les signes avant-coureurs de la crue. Et évidemment, ces signes seront décrits bien plus tard dans la quête pour annoncer une crue qui décimera une partie de l’expédition et dont on laisse entendre qu’elle pourrait avoir un côté surnaturel. Le côté fantastique de Preston et Child, jamais assumé, toujours suggéré.

Le fin mot de l’histoire n’est dévoilé que dans le dernier chapitre. C’est le principe d’un bon thriller : le lecteur ne doit pas deviner la chute avant la fin. Tout doit être calculé pour préparer la chute, c’est-à-dire leurrer le lecteur. Et le lecteur ne sera pas content si le roman ne le surprend pas : c’est le principe du genre, depuis Sherlock Holmes et Hercules Poirot.

Ci-dessous, je vous ai résumé le dénouement. On se rend compte à quel point l’histoire réelle est finalement peu intéressante, voire complètement tirée par les cheveux. Mais bizarrement, ce n’est pas important. Il faut juste que ce soit un minimum réaliste. Faites l’expérience : pour tous les thrillers que vous avez lus, essayez de vous souvenir des détails de l’épilogue. C’est rarement la partie qu’on retient le mieux, au contraire du premier chapitre.

Le père de Nora a découvert la cité et a été contaminé par une poussière fongique mortelle qui est aussi à l’origine de la disparition de ses habitants. Il meurt dans une grotte, quelques kilomètres plus loin, à proximité d’un camp indien.
Les Indiens le trouvent et décident de le laisser reposer là.

16 années plus tard, trois frères reviennent au village indien après avoir fait des études dans une grande ville. L’un d’entre eux s’est converti à la religion chrétienne et entreprend d’inhumer dignement le corps de l’étranger qui repose dans la grotte. Il découvre une lettre destinée à sa famille et un journal. Il poste la lettre et ramène le journal à la maison. Ses frères prennent connaissance du contenu du journal et apprennent que l’étranger a découvert la cité. Ça excite leur curiosité. Ils envisagent d’aller l’explorer. Mais cet endroit est considéré comme maudit par les Indiens. Eux ne se contentent plus de la vie simple au village et n’ont pas peur de briser le tabou : accéder à la cité interdite. Leur troisième frère devenu pieux s’oppose au projet. Une dispute éclate lorsqu’ils apprennent qu’il a posté la lettre. Elle dégénère au point qu’ils le tuent. Depuis ce jour, ils vivent comme des parias. Ils élisent domicile dans les ruines de la cité où ils s’initient à la magie noire. Ils mâchent des racines trouvées sur place qui leur procurent une force surhumaine et une insensibilité à la douleur. La toxine contenue dans ces racines a une odeur de violette lorsqu’elle est évacuée par la sueur. Ils s’habillent de peau de bêtes. Ils entreprennent de récupérer la lettre postée par leur frère pour que la cité reste introuvable. C’est le début de l’histoire.

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