Le Gène de la Colle Vieille

C’est l’histoire d’Eugène Sivan dit « Le Gène ». Avec sa famille il vivait dans un minuscule hameau niché au creux d’un col des Basses Alpes à 1400 mètres d’altitude, « la Colle Vieille » au-dessus de « Chavailles » (Prads-Haute-Bléone).

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Lors d’une partie de chasse, mon fils Patrick devait découvrir à l’orée d’un bois, un tas de pierres, poutres et tuiles enchevêtrées dans des buissons et des herbes folles. Est-ce que c’était un cabanon me dit-il ? Et je lui racontais l’histoire de cette maison, qui, n’étant pas dans la trajectoire de l’avalanche de l’hiver 1837, avait été épargnée par cette catastrophe. Elle n’était pas très grande, avec cuisine, chambre, cave, écurie et au-dessus la grange. Mais les propriétaires, « l’Eugène et la Marie Sivan » y avaient élevé une grande famille. Certains n’avaient pas survécu, mais il restait six filles et deux garçons qui allaient à l’école à Chavailles. Le « Gène » comme on l’appelait, ne savait ni lire ni écrire, mais comptait sur ses doigts sur le revers de sa main. Tous les dimanches il se rendait à l’église avec ses enfants. Un jour s’y rendant tous « endimanchés », il aperçut les paysans qui s’affairaient aux travaux des champs. En colère il arrive au village en disant : « Miniou, miniou (mon dieu, mon dieu) alors on ne respecte plus le jour du seigneur » et prenant un journal qu’un bon vieux paysan de son âge était en train de lire, il lui dit en patois : « Bien sûr, à présent les gens marchent sur la tête », il tenait le journal à l’envers ! Mais celui-ci de répondre : « Mais, Gène, c’est samedi aujourd’hui ». Il compta sur le revers de sa main : « lundi labour, mardi coupe de bois etc… etc… » et alors un de ses enfants lui fit se rappeler qu’un jour il avait labouré le matin et, le soir, il avait fait autre chose. Il avait compté un jour de trop ! Il était fier de sa famille : quatre filles s’étaient mariées en Provence et deux à Tercier, mais il restait deux beaux et grands garçons ; pour lui la relève était assurée. Mais arrive la déclaration de guerre 14-18. Gène et Marie, les parents, ne tardèrent pas à recevoir la triste nouvelle : Joseph était tombé au front. Anéantis par la douleur, ils continuaient à travailler leurs terres, espérant le retour de Louis. Huit jours avant l’armistice, en 1918, c’est leur dernier garçon qui tombait au champ d’honneur. Marie, usée par les maternités, le dur travail de la terre et le chagrin ne tardait pas à disparaître. Gène, lui, restait seul dans la maison qui, petit à petit se dégradait ; il n’avait plus le courage de travailler.
Au village on surveillait tous les matins la cheminée qui fumait. La santé de Gène s’amenuisait et, un jour, le poêle n’a pas été allumé. Les enfants fermèrent la porte et le silence s’installa. Pour ceux qui connaissent son histoire, il ne reste plus qu’un amas de pierres et le souvenir de cette maison, victime de la Grande Guerre 14-18, qui avait connu tant de joies et tant de peines…

Extrait de « Mémoire de la Haute Bléone », Delphine Rozand, Éditions Victor, 2007.

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