Le comité des traditions

Ces pratiques d’un autre âge perdurent. Elles n’ont jamais vraiment cessé. Tout juste sont-elles devenues un peu plus clandestines qu’avant. On ne détruit pas un tel système. La machine est tellement bien huilée qu’elle peut fonctionner des décennies sur sa lancée.

Le comité des traditions est le garant de la perpétuation des rites barbares. Il est composé des étudiants jugés les plus aptes à incarner les valeurs fondamentales de l’école. Ceux qui accèdent à ce grade gagnent un prestige énorme qui dépasse largement le cadre étriqué de l’école. Leur nom est mis en valeur, grâce à une police de caractères spéciale dans l’annuaire des anciens. Elle les désigne clairement aux yeux de tous comme des personnes à très fort potentiel.

On reconnait un membre du CdT à sa tenue. Vêtus de noir, la face grimée en blanc, les lèvres rehaussées de rouge écarlate pour les femmes et rouge sang pour les hommes, les yeux cernés de noir, ils portent un chapeau haut de forme et une longue redingote à boutons dorés. Les manches sont repliées et laissent dépasser un bout de chemise d’un blanc immaculé.

La cérémonie que tous les nouveaux ont appris à redouter s’appelle « la descente aux enfers ». Dans la résidence tout commence par une coupure complète de l’alimentation électrique. Tant pis pour ceux qui sont coincés dans les ascenseurs, ils devront patienter quelques heures dans le noir. Les anciens envahissent alors les couloirs des 6 étages en hurlant. Les nouveaux se voient intimer l’ordre de se rassembler dans les couloirs, toute affaire cessante. Les portes qui ne s’ouvrent pas assez vite sont rouées de coups de poing. Et si ça ne suffit pas, une hache à incendie est utilisée pour la défoncer. Un tel spectacle a le mérite de fortement impressionner. Il est prévu au programme et parfaitement rodé. Même la réparation de la porte a été budgétisée par le CdT. Il est d’ailleurs inutile de défoncer plusieurs portes à un même étage, car le bruit a tôt fait d’ôter à tous les autres l’envie de résister.

Lorsque tout le monde est dehors, le troupeau est rassemblé dans le couloir du sixième et aligné le long du mur, de part et d’autre. Les talons doivent toucher la plinthe et les bouts des doigts doivent être portés à l’arrière des oreilles, façon Mickey. C’est alors que les cris doivent cesser d’un coup pour faire place au silence le plus parfait. Il est impératif que le bleu perçoive le début du crescendo angoissant, le léger bruit strident au loin qui annonce le début de son supplice.

Le sifflement provient du rez-de-chaussée du bâtiment. Son intensité croît au fur et à mesure qu’il progresse dans la cage d’escalier. Cela dure de longues minutes, un quart d’heure parfois, avant que les premières silhouettes n’apparaissent au bout du couloir plongé dans l’obscurité. Des formes alignées progressant au pas lent du légionnaire envahissent le couloir, des sifflets à roulette hurlant entre leurs lèvres, une lampe tempête à la main. Ils défilent devant les nouveaux terrorisés sans les regarder. Tout le monde sauf eux a évidemment pris soin de se munir de bouchons d’oreilles.

Le défilé du CdT se termine dans la cage de l’escalier de secours. Lorsque le dernier a disparu, les cris reprennent. Les nouveaux sont poussés vers le fond, vers un chemin de lumière balisé par les lampes tempête posées au sol. Ce chemin les guide vers les ténèbres, la descente aux enfers peut commencer. Les uns après les autres, ils sont propulsés vers le bas. En haut, le CdT les attend en formant une haie d’honneur de part et d’autre des marches.  Plus loin, tous les autres anciens ont envahi l’escalier en passant par les étages inférieurs.

Le nouveau rebondit sur les parois de ce mur humain hostile telle une balle de ping-pong. Des bras le repoussent d’un côté, puis de l’autre. Parfois, on lui arrache un vêtement, une chaussure, un soutien-gorge…Lorsqu’il arrive en bas, il est nu comme un ver. Il précède ses effets personnels de peu, qui sont jetés en vrac sur un grand tas.

Au rez-de-chaussée, la lumière est revenue. On l’invite avec un sourire étrangement bienveillant à se rassembler avec les autres. Il voit dans leur regard qu’ils ont tous dépassé la peur, quitté toute estime de soi, oublié leur pudeur. Comme lui, ils sont devenus des objets et ils ont honte. Plus personne ne tente de faire bonne figure. Les sourires supérieurs, genre « on ne me la fait pas » ont tous disparu. Il n’y a plus que la surprise, la stupeur et l’étonnement qui paralyse. Ceux qui tout à l’heure pensaient en sortir la tête haute ont maintenant les yeux baissés et les mains en cache-sexe.

Lorsque tous les nouveaux sont enfin regroupés, on organise une photo souvenir. Les bourreaux immortalisent leur séance de torture, façon Guantanamo. Parfois, quelques anciens plus imbibés ou plus cons que la moyenne, se glissent derrière eux et prennent une pose explicitement sexuelle, ce qui déclenche immédiatement l’hilarité des suiveurs, un silence gêné de la plupart et parfois les foudres du CdT. Car celui-ci se porte garant du respect des valeurs que doit véhiculer la cérémonie. Malmener, humilier, annihiler toute individualité, oui. Mais bafouer le noble esprit du bizutage, non.

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