6 – Associé (1)

Le bureau de Marc-Ivan Le Foll était situé dans l’aile la plus lumineuse du bâtiment. Ses larges surfaces vitrées formaient une avancée dans la façade ressemblant à la passerelle de commandement d’un navire. Il était directeur du Cybernetics Behaviour Lab ou CyBeL depuis sa création. Ce gros laboratoire était le résultat du regroupement de 4 petites unités de recherche en informatique à l’époque où l’idéologie ambiante était à l’édification d’immenses pôles scientifiques d’excellence. La mode était alors aux Labex, Equipex, Idex et autres contractions ronflantes dont le suffixe en « ex » signifiait invariablement « excellence ». Le Foll, en apparatchik zélé, fut le principal et fervent instigateur de cette fusion. Il avait réussi le tour de force de convaincre environ 300 personnes qu’ils n’avaient pas d’autre choix que d’adhérer à son projet, sous peine d’être marginalisés dans un futur paysage de la recherche où les petits se feraient manger par les gros.
Et il avait réussi son pari. La peur de rater une opportunité unique avait fini par l’emporter. Les anciens directeurs avaient consenti à diluer la spécificité de leur unité au sein d’un ensemble plus vaste, homogène vu de l’extérieur, mais beaucoup plus hétéroclite vu de l’intérieur. Qu’importe, l’essentiel pour Le Foll était l’affichage, la visibilité. Et pour ça il fallait être gros, très gros.
Sa victoire était complète, écrasante. Au moment de la création de CyBeL, il était question qu’un cinquième laboratoire fasse partie du consortium. Mais son directeur de l’époque, Jean Alber, soutenu par ses collègues, avait préféré décliner la proposition. Il défendait l’idée, alors totalement iconoclaste, que les petites structures étaient plus performantes, car beaucoup plus agiles que les gros mastodontes. Son laboratoire n’avait pas tenu 3 années face au pouvoir d’attraction de CyBeL. Ses meilleurs chercheurs avaient été débauchés par Le Foll lui-même. Une fois la brèche amorcée, l’hémorragie avait suivi, massive et létale.
Jean Alber, en bon capitaine, était resté à la barre jusqu’au dernier moment. Mais il avait dû se résoudre, la mort dans l’âme, à abandonner l’épave de ce qui était 3 années plus tôt le laboratoire français le plus prestigieux en fouille de données ou « data mining », l’œuvre de sa vie. En ce premier jour de travail de la nouvelle année civile, il se tenait face à un Le Foll triomphant pour lui signifier sa demande d’intégration à CyBeL.

Passerelle du Titanic

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