6- Associé (2)

— Ne crois pas que je me réjouisse de tout ça, au contraire. J’estime que c’est un beau gâchis et on aurait pu éviter d’en arriver là.
— Je sais.
— Tu as persisté à vouloir jouer un jeu à somme nulle et tu as tout perdu, alors qu’en unissant nos forces, nous aurions pu trouver un partenariat gagnant-gagnant.
— Tout ça c’est de la politique. Moi, je suis meilleur en sciences.
— Je sais. Revenons à ta demande. Nous l’avons examinée en comité de direction. Je ne te cache pas que la plupart des collègues présents s’y sont d’abord fermement opposés. Ils ont rappelé, à juste titre, que tu étais le seul responsable de ta situation et qu’après avoir combattu le projet avec autant de hargne, ils ne voyaient pas comment tu pouvais maintenant demander à en faire partie. Je ne te cache pas que j’ai dû batailler ferme pour les convaincre, mais ils ont fini par entendre mes arguments.
Le Foll marqua une pause. Alber avait l’impression qu’il attendait un signe de reconnaissance de sa part, mais il resta de marbre.
— Nous avons donc décidé de t’accorder le statut de chercheur associé pour une durée de deux ans. Je précise que c’est la procédure habituelle d’intégration au sein de CyBeL. Ça te laissera largement le temps de prendre tes marques et de construire ton projet de recherche. Au bout de ces deux années, nous réexaminerons ton cas. Si d’ici là tu réussis à monter une activité scientifique productive, ce dont je ne doute pas une seule seconde, le laboratoire comptera un nouveau membre à part entière.
À ce moment-là, ils furent interrompus par la mélodie claironnante de la chevauchée des Walkyries.
« Oui Émeline, qu’y a-t-il ? […] Parle plus fort, je ne t’entends pas avec le bruit de fond. […] Loïc n’est pas là ? […] Oui, j’ai oublié de te prévenir, il devait me remplacer ce matin. […] Je n’en sais rien, il a peut-être eu un empêchement. Ne bouge pas, je demande à Peggy de t’apporter mon badge. […] Tu crois que tu vas pouvoir t’en sortir toute seule ? […] C’est ce que je voulais entendre. Bon TP. […] Oui, au revoir. »
— Excuse-moi, c’était ma doctorante, elle est un peu stressée, c’est son premier TP. Alors, dis-moi, est-ce que tu es d’accord avec ces conditions ?
— Ça me va.
— Parfait ! Comme tous les nouveaux arrivants, il faudra que tu passes au secrétariat pour les formalités d’admission. Je t’ai affecté provisoirement à l’équipe DAT@M. je pense que c’est le choix le plus naturel vu tes compétences. En plus, tu y retrouveras certains de tes anciens collègues. J’ai demandé au responsable d’équipe de te trouver un local.
— Merci.
Le Foll se leva et Alber l’imita. Il fit le tour du bureau et lui tendit la main.
— Bienvenue à CyBeL et sans rancune j’espère ?
— Sans rancune.
— Encore une petite chose avant que j’oublie. Je suppose que tu sais que nous avons notre visite HCERES cette semaine ?
— Oui, je suis au courant.
— Pourrais-tu me transmettre au plus vite une liste de tes publis ? J’aimerais mettre à jour les indicateurs bibliométriques du labo.
— Je ferai de mon mieux.
— Parfait ! À très bientôt dans ce cas.
Alber sortit du bureau avec l’impression persistante de s’être fait manipuler. Il était certain que Le Foll ne lui avait pas tout dit, en particulier à propos de ses publications. Même si ça paraissait incroyable, il devait en avoir besoin, probablement pour gonfler les statistiques du laboratoire. Il était prêt à parier que cet argument avait fini par convaincre le conseil. C’était le genre d’ajustement de dernière minute qui pouvait atténuer un bilan en demi-teinte. Il le savait très bien pour avoir lui-même fait partie à maintes reprises de ces comités HCERES chargés d’évaluer les laboratoires français tous les cinq ans. En suivant son raisonnement, il comprit alors que son avenir au sein de CyBeL était extrêmement précaire. Aujourd’hui, le conseil avait donné son aval à cause d’un hasard de calendrier. Mais qu’en serait-il dans deux ans, lorsqu’ils n’auraient plus besoin de lui ?

Maillot h-index

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