5 – La tournée

Comme tous les lundis, Sami commençait sa journée par la tournée des vieux papiers. En ce jour de reprise, il se sentait particulièrement las. Il pensait au temps qui passe, à toutes ces années qui avaient défilé depuis son arrivée en France depuis qu’il avait quitté sa Turquie natale. Au début, il ne devait rester que quelques mois durant l’été pour aider un cousin éloigné qui avait une entreprise de ravalement de façade dans un petit bourg au nord de l’Alsace. À l’époque il n’aurait jamais imaginé qu’il passerait le restant de sa vie dans ce pays froid dont il ne connaissait pas la langue. Il se remémora ces moments heureux, son insouciance, sa jeunesse. Tous les ouvriers de l’entreprise se retrouvaient chaque soir à la terrasse du döner pour discuter et jouer aux cartes autour d’un verre. La vie était si simple et tout semblait possible. Ils parlaient aussi beaucoup de Iulia, la fille du patron qui les servait et ne laissait aucun des hommes indifférent. Leur mariage fut le plus beau jour de sa vie. Elle lui offrit tout ce dont il aurait pu rêver, sa beauté, son amour et la nationalité française. Il se souvenait qu’à ce moment-là il avait l’impression d’être l’homme le plus chanceux du monde.
Il ne savait plus exactement quand ça s’était produit et il n’était même pas sûr qu’il existait réellement un élément déclencheur. Peut-être la naissance de son cinquième enfant, mais il n’en était pas certain. En fixant le fond du chariot qu’il poussait devant lui, il se dit que la vie ressemblait à ça. Au début, légère, vide, sans contraintes. Puis, imperceptiblement, au fur et à mesure que le bac se remplirait, il faudrait augmenter la force sur la poignée pour le faire avancer et lutter de plus en plus dans les virages pour lui imprimer la bonne direction et pour ne pas cogner au passage des portes. À la fin de sa tournée, ce ne serait plus lui qui guiderait le chariot, mais le chariot qui lui imposerait son rythme et sa trajectoire.

— Salut mon frère, comment tu vas ? Bonne année !
— Salut Sami, bonne année à toi aussi. Tu as passé de bonnes vacances ?
— Beaucoup mangé. Faire la fête. Il est plus là Monsieur Stoltz ?
— Non, il est parti à la retraite.
— Plus bureau, tout terminé ?
— Non, il n’a plus de bureau. Il a encore son ordinateur dans la salle informatique, il vient de temps en temps pour lire ses messages.
— Ah d’accord… Et toi rester longtemps ici ?
— Encore deux mois. Après je retourne à Paris. Mais je reviendrai l’année prochaine.
— Ah d’accord… Et sinon ça va ?
— Oui, bien, merci. Et toi ? Tu m’as l’air un peu fatigué.
— Ça va, ça va… Mon fils mariage en Turquie. Coûter cher. Pas beaucoup argent. Semaine dernière, machine à laver cassée. Coûter cher réparation. Alors moi réfléchir la nuit, moi pas dormir. Mais ça va, ça va… Si toi en bonne santé, alors ça va.
— Oui, tu as raison, l’essentiel c’est la santé.
— Toi papier à jeter ?
— Non, rien. J’ai fait le ménage avant les vacances.
— Allez, merci bien, bonne journée Heinrich !
— Oui, bonne journée Sami.
— Merci bien !

Sami aimait ces brins de causette, surtout quand il sentait qu’il n’était pas pris de haut. Il appréciait ce petit nouveau, Heinrich, qui ne montrait aucune réticence à taper la discute avec lui, l’homme à tout faire, le sans-grade, tout en bas de l’échelle. D’ailleurs, dans ce couloir, ils étaient presque tous sympathiques. Il avait été surpris de trouver le bureau de Monsieur Stoltz occupé par trois jeunes qui ne paraissaient pas comprendre le français. Il aimait bien Monsieur Stoltz. Grâce à ses conseils, son aîné avait pu obtenir une bourse pour intégrer un DUT. Il lui en était toujours resté profondément reconnaissant. Il ne pensait pas qu’il avait déjà atteint l’âge de la retraite, il paraissait beaucoup plus jeune.

Arrivé au bout du couloir, son talkie-walkie crachota son nom.
— Samy ?
Il s’arrêta et le décrocha de sa ceinture.
— Allo, Sylvie ?
— Monsieur Le Foll a appelé. Il a des cartons à faire enlever. Tu peux passer à son bureau ?
— D’accord. J’y vais.
Il tourna le coin et accéléra en direction du hall de la direction. Il était en retard sur sa tournée, mais il savait qu’il ne perdrait pas beaucoup de temps en bavardages là-bas.

Chariot

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