3 – Expérience IRL

Margot n’avait pas l’habitude de voir un panneau d’affichage aussi dépouillé. 0 h 11 : dernière rame en direction d’Illkrich Lixenbuhl. Sur le quai s’alignaient des ombres transies, raidies par le froid mordant de cette nuit de janvier. Le calme glacé de la ville était sporadiquement brisé par le bourdonnement pétaradant d’un scooter trafiqué ou par une lointaine sirène de police. La lumière des lampadaires effaçait toutes les couleurs lui donnant l’impression d’être un pingouin sur une banquise orangée.

Elle perçut le sifflement feutré de la traction électrique avant d’apercevoir son museau arrondi tournant le carrefour depuis le quai Kléber. Les pingouins de la station « rotonde » avaient tous l’œil braqué vers le dernier tram, comme s’ils pouvaient accélérer sa course en l’attirant du regard.
Avant même l’arrêt complet, les gens appuyaient frénétiquement sur le bouton d’ouverture des portes. Elle se demandait s’ils avaient conscience que c’était totalement inutile.

À l’intérieur, la température était à peine plus élevée, mais malgré cela tout le monde semblait soulagé. Les gants étaient glissés dans les poches, les capuches relevées, les bonnets retirés. Parfois même, on osait descendre une fermeture éclair, déboutonner un pan de veste, entrouvrir une doudoune. Puis quelques smartphones s’allumaient. En fait, pratiquement tous.

Margot adorait observer les gens. Elle s’amusait à imaginer leur vie à partir de petits riens. C’était plus facile de les analyser lorsqu’ils avaient le nez rivé sur leur écran. Même si elle appréciait la série, elle se disait souvent que les déductions à la Sherlock c’était de la foutaise. Quand elle regardait quelqu’un, elle avait l’impression de pénétrer dans sa tête, de tout voir de l’intérieur. Comme si elle n’existait plus et qu’elle devenait une autre. Ça se passait en une fraction de seconde, mais elle avait le temps de percevoir toute une vie d’émotions. Ou plutôt il n’y avait pas de temps. Juste un état. Un peu comme lorsqu’on fait un dernier rêve avant la sonnerie du réveil. On a le sentiment d’avoir vécu un roman même si on se souvient d’avoir lu l’heure deux minutes avant. Parfois ça la rendait mal à l’aise. Parfois ça la déprimait. Mais de temps en temps, elle tombait sur une vraie pépite.

Elle s’était assise dans l’espace compris entre deux voitures, là où les sièges se font face perpendiculairement au sens de la marche. Ce poste d’observation stratégique était habituellement pris d’assaut par une horde turbulente et encapuchonnée, mais pas ce soir-là. Sur sa droite, adossé à côté de son vélo près de la porte du fond, un grand brun mi-trentenaire en parka lisait un manga. Là où tout le monde aurait vu : cheveux en friche, mais propres, mèche obstruant partiellement son champ de vision, casque suspendu à l’avant-bras façon sac à main, Eastpack à ses pieds, pinces serre-pantalon, pas d’alliance, Margot pensa immédiatement en souriant intérieurement : geek, célibataire, rêveur, gentil, timide, immature, ado attardé, prof. Plus près d’elle, deux jeunes hommes assis face à face dont l’un lui tournait le dos. Chevelure de jais, bouclés, teint mat, fringues bon marché usées. Rigolades discrètes, paroles chuchotées en arabe, figures dessinées sur la buée de la vitre, froncements de sourcils, désaccord, débat puis approbation. Margot imagina : étudiants étrangers, compatriotes, pas de thunes, job au black après les cours, colocataires, solidaires.

Un éclat de voix attira son attention sur sa gauche. Lors de ce changement rapide d’angle de vue, elle croisa un étonnant regard bleu qui la fixait. Il se dissimulait sous les larges bords d’un Borsalino noir et derrière les lunettes du Bill Gates des années 80. Des boucles claires débordaient du chapeau de toutes parts. Les traits du visage étaient figés comme ceux d’un mannequin de cire, mais pas les yeux. En les contemplant, elle percevait la profondeur des grands gouffres marins avec en surface le bouillonnement des quarantièmes rugissants. Ce type était un mystère, il fallait s’y faire.
Un long échalas aux traits émaciés était rentré à la station Gutenberg et s’était posé juste à côté. Elle fut la seule à remarquer que leurs regards s’étaient connectés pendant une fraction de seconde. La veste bleu marine du grand corps malade arborait un brassard orange fluo « SÉCURITÉ » autour de sa manche trop courte.

Plus loin, elle repéra d’où venaient les voix qui avaient attiré son attention. Dans un espace carré où quatre sièges se faisaient face deux par deux, trois collègues décompressaient d’une longue journée de travail. Une femme, deux hommes. Elle se demanda si les écoles de commerce dispensaient des cours de relooking, tant le code vestimentaire était formaté. La tête grisonnante était manifestement le chef. Le jeune loup au poil luisant avait l’attitude déférente du mâle dominé en embuscade. Quant à la femelle, tout en faisant ostensiblement allégeance à l’autorité, elle masquait soigneusement son alliance de cœur. Ils rejouaient encore et encore le scénario de leur succès du jour. Derrière leurs sourires carnassiers, elle voyait clairement les restes sanguinolents de leur proie. Ils se gargarisaient avec délectation de leurs faits d’armes, par vagues successives partant du chef et reprises à l’unisson par sa meute. S’ils avaient prêté attention à leur entourage, ils auraient remarqué les regards courroucés que leur décochaient les autres passagers.

Les ricanements des hyènes se figèrent net dans un rictus crispé à la station « Grand’rue ». Le verbe haut et riche d’un groupe vociférant qui venait d’entrer imposa un mutisme général. Ils occupèrent l’espace où se tenait Margot comme s’ils y avaient des places attitrées. Elle se retrouva coincée entre les jambes largement écartées de deux grands gaillards. Elle se dit que s’ils avaient été des chiens, ils auraient certainement uriné dans les coins pour marquer leur territoire. Elle les observa en jetant discrètement des regards en biais. Baskets et survêtement de marque, pantalon bouffant blanc, blouson noir barré d’inscriptions cryptiques, capuche par-dessus la casquette, foulard autour de la bouche. Eux aussi semblaient tous avoir eu le même coach de relooking. Mais ce n’était pas le même que le trio de vendeurs.
— Qu’est ce que t’as à me regarder comme ça ? Tu veux ma photo sale pute ?
On y est, pensa-t-elle, c’est le signal, ça va commencer.

Loïc s’en voulait de n’avoir pas su dire non. De manière générale, il avait toujours eu un problème avec le non. Il s’en voulait d’autant plus qu’il n’avait pas terminé le PowerPoint de son cours et qu’il devait remplacer Saint-Marc pour son TP de C, demain, ou plutôt aujourd’hui à la première heure. Encore une nuit sans sommeil pensa-t-il. C’était la deuxième fois qu’il faisait la nounou chez son collègue. Mais c’était aussi la dernière, à partir de maintenant il ne se laisserait plus faire. Ces deux expériences furent suffisamment pénibles pour le convaincre que les enfants n’étaient pas faits pour lui, ou peut-être l’inverse. Heureusement qu’il avait pu partir à temps pour attraper le dernier tram. Avec ce froid et sans gants, impossible de rouler plus de cinq minutes sans avoir les doigts gelés. D’ailleurs il se demandait où il avait bien pu les laisser trainer ces fichus gants.
Il avait tout de suite remarqué que quelque chose n’allait pas. D’abord cette fille à la crinière de feu et à l’apparence d’elfe qui n’aurait jamais dû s’asseoir à cette place. Ensuite cet agent de sécurité au gabarit improbable. Et finalement cette horde barbare qui déferle pile au mauvais endroit. La catastrophe était programmée.

Le ton était monté instantanément et avait claqué comme un coup de tonnerre. Il percevait les réponses calmes de la fille puis immédiatement en écho un hurlement bestial. Les têtes s’étaient tournées vers l’épicentre du drame et il lisait la peur dans la plupart des yeux. Il guettait surtout l’attitude de l’agent de sécurité. Comme il l’avait prévu, il se maintenait prudemment en retrait et ne manifestait aucune intention de s’en mêler. C’était aussi le cas des autres passagers. Il en voyait qui détournaient la tête, d’autres qui fixaient le vigile, lui déléguant par la pensée la tâche de régler ce problème.

Il lui semblait que tout au fond, dans la rame voisine, des smartphones avaient été discrètement braqués vers la scène. Il supposait qu’à l’instant même des photos avaient été postées sur twitter accompagnées du message : « Live #agression dans le tram à # strasbourg. #houellebecq avait raison. Sauf que 2022 c’est maintenant. »

L’inconvénient d’un vocabulaire limité, c’est qu’en cas de conflit, les munitions conventionnelles viennent assez rapidement à manquer. Loïc savait qu’il n’avait pas beaucoup de temps avant que l’altercation dégénère. Il guettait le moment où le plus excité de la bande déciderait de mordre. Dès qu’il fit un pas en direction de la fille, il tira sur la poignée du système d’alarme. À cet instant, l’escogriffe qui se tenait debout fut propulsé vers l’avant du tram et sa tête heurta le pied d’une barre verticale dans un grognement de troll blessé. Blessé, mais pas mort, sûrement grâce à la casquette surmontée de la capuche.

Quelques secondes plus tard, les portes s’ouvraient du côté de la voie opposée. Le conducteur qui venait d’analyser la situation par le système de vidéosurveillance demanda à tous les passagers de quitter la rame dans le calme. Aussitôt, tout le monde se précipita dehors comme une volée de moineaux. Certains s’éloignèrent et se disparurent dans les rues adjacentes. Mais, la plupart restèrent à proximité, n’ayant probablement pas d’autres moyens de rentrer chez eux. Après un moment de flottement, le drame se poursuivit à l’intérieur. On pouvait suivre sa progression à travers les larges baies vitrées, un peu comme au cinéma. Loïc passa ses options en revue. La confrontation directe était exclue. Il n’essayait même pas de calculer ses chances face à ces cinq excités. Il balaya du regard les passagers restés à proximité. Il s’attarda sur les deux potes de galère qui paraissaient eux aussi élaborer un plan d’action.

Le conducteur du tram et l’agent de sécurité discutaient tranquillement en suivant la scène d’un œil distrait. Il se dirigea vers eux.
— Il faut qu’on fasse quelque chose.
— Nous gérons la situation, monsieur. Les secours vont bientôt arriver.
— Mais vous ne voyez pas ce qui se passe ?
— Nous appliquons la procédure, monsieur. Pour votre propre sécurité, merci de ne pas vous en mêler.
Loïc resta un moment sans voix, fixant le vigile en se demandant s’il disposait de toutes ses facultés mentales. Puis il décida qu’il ne pouvait rien espérer de ce côté-là. Il prit son téléphone et composa le 17.
— J’appelle la police.
— Mais puisque je vous ai dit que les secours ont été prévenus.
— Je ne vous ai pas vu les appeler. Je préfère être sûr.

Le regard alarmé du vigile éveilla ses soupçons. Ils furent confirmés par le policier de permanence qui lui affirma n’avoir reçu aucun signalement de l’incident. Dans le tram, la situation était en train de dégénérer. Il ne pouvait plus attendre. Il se précipita à l’intérieur. La fille était debout, bloquée dans l’espace entre deux voitures. Deux gars, postés aux extrémités de la travée, bras écartés, mains appuyées sur les parois, rendaient toute tentative de fuite impossible. Leurs comparses affalés sur les banquettes parallèles au couloir observaient d’un air narquois pendant que le chef menait l’offensive. Elle était encerclée. Pas un cri, aucun signe extérieur de peur, elle affichait une incroyable maîtrise d’elle-même. Ses agresseurs lui faisaient penser à une meute de pitbulls, babines retroussées, muscles bandés, tous les sens en alerte, n’attendant qu’un infime indice de faiblesse de leur proie pour attaquer.

— Laissez-la tranquille !
C’était sorti presque tout seul, comme une réaction naturelle à ce qu’il voyait. En une fraction de seconde toute l’attention du groupe s’était focalisée sur lui.
— Il veut quoi le bouffon ?
— Tu veux te la taper en juif, hein ?
— Réponds fils de pute !
Il n’hésita pas, anticipant le déchaînement de rage.
— La police sera là dans quelques minutes.
— Sale enculé, t’as appelé les flics c’est ça ?
— Va s’y, nique lui sa race à cette fiotte !
Sa mémoire a conservé la suite des événements sous la forme de réminiscences brumeuses et vaguement désagréables, un peu comme les souvenirs d’un cauchemar juste après le réveil. D’abord ce coup de tête, certes amorti par la capuche, mais qui le fit basculer et chuter lourdement en arrière. Avant de tomber, il se souvenait parfaitement du regard effaré de la fille, comme si elle venait tout à coup de réaliser le danger imminent qui la guettait. Un grand flash zébra son champ de vision au moment où l’arrière de son crâne heurta le sol. La suite, il était pratiquement certain de l’avoir rêvée. Il conservait encore des images furtives de corps massifs dont la trajectoire dans l’espace confiné du tram décrivait de larges arabesques brutalement interrompues par une vitre, une paroi ou le coin d’une banquette. Puis le silence.

C’est à ce moment que deux anges penchèrent leur visage diaphane au-dessus du sien. Leurs paroles sont restées, bien plus claires que les images.
— Ça ira monsieur ?
— Il faut qu’on y aille, les flics ne vont pas tarder.
— On ne peut pas le laisser comme ça !
— Ne t’inquiète pas, il va s’en tirer.
Avant de s’envoler avec l’archange à la crinière de feu, les yeux bleus incandescents s’approchèrent tout près pour lui chuchoter une charade à l’oreille.
— Notre légion a besoin de gens comme vous. Venez, nous vous attendons.
Juste avant de sombrer dans le coma, il sentit qu’on lui avait glissé quelque chose dans le creux de la main. Ce n’est que bien plus tard, lorsqu’il se réveilla dans l’ambulance, qu’il se remémora cette dernière impression avant le blackout. Il extirpa son bras du dessous de la couverture de survie métallisée. Seules deux lignes étaient imprimées sur le morceau de carton de la taille d’une carte de visite sur lequel il tentait d’accommoder sa vision. La première était une longue suite de minuscules caractères alphanumériques a priori indéchiffrable :

echo "tnneh://push.muumcg.sul/pusolgdn/p/1dhokc97Q7xP4kFH2d8tUNujh2AHGX2mA-GOFp2lKVBM/gpin?ohe=htaridm"|tr "nthesupmclogd" "thspcodglmuen"

La deuxième était beaucoup plus courte, mais tout aussi énigmatique. Elle lui fit penser à une signature :

HYdRA 13610 [1]

L’urgentiste assis à ses côtés crut percevoir chez son patient un léger rictus au coin de la bouche qu’il interpréta comme une manifestation de la douleur. Il augmenta alors légèrement le débit de l’analgésique sur le cadran du pousse-seringues. Puis il prit le bras sans forces et le glissa doucement sous la couverture de survie. La carte de visite qu’il tenait fut rangée dans une petite boite à côté de la montre, du portefeuille et de quelques autres effets personnels du blessé.


  1. Cicada 3301 (de l’anglais cicada voulant dire cigale) est une série de défis organisée sur Internet et mettant en jeu à titre principal des compétences en cryptographie et en informatique. Une série nouvelle de défis a été lancée chaque année autour du 5 janvier en 2012, 2013, 2014 et 2016, dans le but affiché de recruter « des individus très intelligents ». Wikipédia  ↩

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